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Man a Machine · Julien Offray de La Mettrie

L'HOMME MACHINE.

On a beau être discret et réservé sur les conséquences qu'on peut tirer de ces observations et de tant d'autres sur l'espèce d'inconstance des vaisseaux et des nerfs, etc.: tant de variétés ne peuvent être des jeux gratuits de la nature. Elles prouvent du moins la nécessité d'une bonne et abondante organisation, puisque dans tout le règne animal l'âme, se raffermissant avec le corps, acquiert de la sagacité, à mesure qu'il prend des forces. Arrêtons-nous à contempler la différente docilité des animaux. Sans doute l'analogie la mieux entendue conduit l'esprit à croire que les causes dont nous avons fait mention produisent toute la diversité qui se trouve entr'eux et nous, quoiqu'il faille avouer que notre faible entendement, borné aux observations les plus grossières, ne puisse voir les liens qui règnent entre la cause et les effets. C'est une espèce d'harmonie que les philosophes ne connaîtront jamais. Parmi les animaux, les uns apprennent à parler et à chanter; ils retiennent des airs et prennent tous les tons aussi exactement qu'un musicien. Les autres, qui montrent cependant plus d'esprit, tels que le singe, n'en peuvent venir à bout. Pourquoi cela, si ce n'est par un vice des organes de la parole? Mais ce vice est-il tellement de conformation, qu'on n'y puisse apporter aucun remède? en un mot serait-il absolument impossible d'apprendre une langue à cet animal? Je ne le crois pas.

Je prendrais le grand singe préférablement à tout autre, jusqu'à ce que le hasard nous eût fait découvrir quelque autre espèce plus semblable à la nôtre, car rien ne répugne qu'il y en ait dans des régions qui nous sont inconnues. Cet animal nous ressemble si fort, que les naturalistes l'ont appelé homme sauvage, ou homme des bois. Je le prendrais aux mêmes conditions des écoliers d'Amman; c'est-à-dire, que je voudrais qu'il ne fût ni trop jeune ni trop vieux; car ceux qu'on nous apporte en Europe sont communément trop âgés. Je choisirais celui qui aurait la physionomie la plus spirituelle, et qui tiendrait le mieux dans mille petites opérations ce qu'elle m'aurait promis. Enfin, ne me trouvant pas digne d'être son gouverneur, je le mettrais à l'école de l'excellent maître que je viens de nommer, ou d'un autre aussi habile, s'il en est. Vous savez par le livre d'Amman, et par tous ceux [3] qui ont traduit sa méthode, tous les prodiges qu'il a su opérer sur les sourds de naissance, dans les yeux desquels il a, comme il le fait entendre lui-même, trouvé des oreilles; et en combien peu de temps enfin il leur a appris à entendre, parler, lire, et écrire. Je veux que les yeux d'un sourd voient plus clair et soient plus intelligents que s'il ne l'était pas, par la raison que la perte d'un membre ou d'un sens peut augmenter la force ou la pénétration d'un autre: mais le singe voit et entend; il comprend ce qu'il entend et ce qu'il voit; il conçoit si parfaitement les signes qu'on lui fait, qu'à tout autre jeu, ou tout autre exercice, je ne doute point qu'il ne l'emportât sur les disciples d'Amman. Pourquoi donc l'éducation des singes serait-elle impossible? Pourquoi ne pourrait-il enfin, à force de soins, imiter, à l'exemple des sourds, les mouvemens nécessaires pour prononcer?

Je n'ose décider si les organes de la parole du singe ne peuvent, quoiqu'on fasse, rien articuler; mais cette impossibilité absolue me surprendrait, à cause de la grande analogie du singe et de l'homme, et qu'il n'est point d'animal connu jusqu'à présent, dont le dedans et le dehors lui ressemblent d'une manière si frappante. Mr. Locke, qui certainement n'a jamais été suspect de crédulité, n'a pas fait difficulté de croire l'histoire que le Chevalier Temple fait dans ses Mémoires, d'un perroquet qui répondait à propos et avait appris, comme nous, à avoir une espèce de conversation suivie. Je sais qu'on s'est moqué [4] de ce grand métaphysicien; mais qui aurait annoncé à l'univers qu'il y a des générations qui se font sans oeufs et sans femmes, aurait-il trouvé beaucoup de partisans? Cependant Mr. Trembley en a découvert, qui se font sans accouplement, et par la seule section. Amman n'eût-il pas aussi passé pour un fou, s'il se fût vanté, avant que d'en faire l'heureuse expérience, d'instruire, et en aussi peu de temps, des écoliers tels que les siens? Cependant ses succès ont étonné l'univers, et comme l'auteur de l'Histoire des Polypes, il a passé de plein vol à l'immortalité. Qui doit à son génie les miracles qu'il opère, l'emporte à mon gré sur qui doit les siens au hasard. Qui a trouvé l'art d'embellir le plus beau des règnes, et de lui donner des perfections qu'il n'avait pas, doit être mis au-dessus d'un faiseur oisif de systèmes frivoles, ou d'un auteur laborieux de stériles découvertes. Celles d'Amman sont bien d'un autre prix; il a tiré les hommes de l'instinct auquel ils semblaient condamnés; il leur a donné les idées, de l'esprit, une âme en un mot, qu'ils n'eûssent jamais eue. Quel plus grand pouvoir!

Ne bornons point les ressources de la nature; elles sont infinies, surtout aidées d'un grand art. La même mécanique, qui ouvre le canal d'Eustachi dans les sourds, ne pourrait-il le déboucher dans les singes? Une heureuse envie d'imiter la prononciation du maître, ne pourrait-elle mettre en liberté les organes de la parole, dans les animaux qui imitent tant d'autres signes, avec tant d'adresse et d'intelligence? Non seulement je défie qu'on me cite aucune expérience vraiment concluante, qui décide mon projet impossible et ridicule; mais la similitude de la structure et des opérations du singe est telle, que je ne doute presque point, si on exerçait parfaitement cet animal, qu'on ne vînt enfin à bout de lui apprendre à prononcer, et par conséquent à savoir une langue. Alors ce ne serait plus ni un homme sauvage, ni un homme manqué: ce serait un homme parfait, un petit homme de ville, avec autant d'étoffe ou de muscles que nous-mêmes, pour penser et profiter de son éducation. Des animaux à l'homme, la transition n'est pas violente; les vrais philosophes en conviendront. Qu'était l'homme, avant l'invention des mots et la connaissance des langues? Un animal de son espèce, qui avec beaucoup moins d'instinct naturel que les autres, dont alors il ne se croyait pas roi, n'était distingué du singe et des autres animaux que comme le singe l'est lui-même; je veux dire par une physionomie qui annonçait plus de discernement. Réduit à la seule connaissance intuitive des Leibniziens, il ne voyait que des figures et des couleurs, sans pouvoir rien distinguer entr'elles; vieux, comme jeune, enfant à tout âge, il bégayait ses sensations et ses besoins, comme un chien affamé, ou ennuyé de repos, demande à manger ou à se promener.

Les mots, les langues, les lois, les sciences, les beaux-arts sont venus; et par eux enfin le diamant brut de notre esprit a été poli. On a dressé un homme, comme un animal; on est devenu auteur, comme portefaix. Un géomètre a appris à faire les démonstrations et les calculs les plus difficiles, comme un singe à ôter ou mettre son petit chapeau, et à monter sur son chien docile. Tout s'est fait par les signes; chaque espèce a compris ce qu'elle a pu comprendre: et c'est de cette manière que les hommes ont acquis la connaissance symbolique, ainsi nommée encore par nos philosophes d'Allemagne. Rien de si simple, comme on voit, que la mécanique de notre éducation! Tout se réduit à des sons, ou à des mots, qui de la bouche de l'un passent par l'oreille de l'autre dans le cerveau, qui reçoit en même temps par les yeux la figure des corps, dont ces mots sont les signes arbitraires. Mais qui a parlé le premier? Qui a été le premier précepteur du genre human? Qui a inventé les moyens de mettre à profit la docilité de notre organisation? Je n'en sais rien; le nom de ces heureux et premiers génies a été perdu dans la nuit des temps. Mais l'art est le fils de la nature; elle a dû longtemps le précéder.

On doit croire que les hommes les mieux organisés, ceux pour qui la nature aura épuisé ses bienfaits, auront instruit les autres. Ils n'auront pu entendre un bruit nouveau, par exemple, éprouver de nouvelles sensations, être frappé de tous ces beaux objets divers qui forment le ravissant spectacle de la nature, sans se trouver dans le cas de ce sourd de Chartres dont le grand Fontenelle nous a le premier donné l'histoire, lorsqu'il entendit pour la première fois à quarante ans le bruit étonnant des cloches. De là serait-il absurde de croire que ces premiers mortels essayèrent à la manière de ce sourd, ou à celle des animaux et des muets (autre espèce d'animaux), d'exprimer leurs nouveaux sentiments par des mouvements dépendants de l'économie de leur imagination, et conséquemment ensuite par des sons spontanés propres à chaque animal, expression naturelle de leur surprise, de leur joie, de leurs transports, ou de leurs besoins? Car sans doute ceux que la nature a doués d'un sentiment plus exquis, ont eu aussi plus de facilité pour l'exprimer. Voilà comme je conçois que les hommes ont employé leur sentiment, ou leur instinct, pour avoir de l'esprit, et enfin leur esprit, pour avoir des connaissances. Voilà par quels moyens, autant que je puis les saisir, on s'est rempli le cerveau des idées, pour le réception desquelles la nature l'avait formé. On s'est aidé l'un par l'autre; et les plus petits commencements s'agrandissant peu à peu, toutes les choses de l'univers ont été aussi facilement distinguées qu'un cercle.

Comme une corde de violon ou une touche de clavecin frémit et rend un son, les cordes du cerveau, frappées par les rayons sonores, ont été excitées à rendre ou à redire les mots qui les touchaient. Mais comme telle est la construction de ce viscère, que dès qu'une fois les yeux bien formés pour l'optique ont reçu la peinture des objets, le cerveau ne peut pas ne pas voir leurs images et leurs différences: de même, lorsque les signes de ces différences ont été marqués, ou gravés dans le cerveau, l'âme en a nécessairement examiné les rapports; examen qui lui était impossible sans la découverte des signes, ou l'invention des langues. Dans ces temps, où l'univers était presque muet, l'âme était à l'égard de tous les objets, comme un homme qui, sans avoir aucune idée des proportions, regarderait un tableau, ou une pièce de sculpture: il n'y pourrait rien distinguer; ou comme un petit enfant (car alors l'âme était dans son enfance) qui, tenant dans sa main un certain nombre de petits brins de paille ou de bois, les voit en général d'une vue vague et superficielle, sans pouvoir les compter ni les distinguer. Mais qu'on mette une espèce de pavillon, ou d'étendard, à cette pièce de bois, par exemple, qu'on appelle mât, qu'on en mette un autre à un autre pareil corps; que le premier venu se nombre par le signe 1 et le second par le signe ou chiffre 2; alors cet enfant pourra les compter, et ainsi de suite il apprendra toute l'arithmétique. Dès qu'une figure lui paraîtra égale à une autre par son signe numératif, il conclûra sans peine que ce sont deux corps différents; que 1 et 1 font deux, que 2 et 2 font 4, [5] etc.

C'est cette similitude réelle, ou apparente, des figures, qui est la base fondamentale de toutes les vérités et de toutes nos connaissances, parmi lesquelles il est évident que celles dont les signes sont moins simples et moins sensibles sont plus difficiles à apprendre que les autres, en ce qu'elles demandent plus de génie pour embrasser et combiner cette immense quantité de mots par lesquels les sciences dont je parle expriment les vérités de leur ressort: tandis que les sciences qui s'annoncent par des chiffres, ou autres petits signes, s'apprennent facilement; et c'est sans doute cette facilité qui a fait la fortune des calculs algébriques, plus encore que leur évidence. Tout ce savoir dont le vent enfle le ballon du cerveau de nos pédants orgueilleux, n'est donc qu'un vaste amas de mots et de figures, qui forment dans la tête toutes les traces par lesquelles nous distinguons et nous nous rappellons les objets. Toutes nos idées se réveillent, comme un jardinier qui connaît les plantes se souvient de toutes leurs phases à leur aspect. Ces mots et ces figures qui sont désignés par eux, sont tellements liés ensemble dans le cerveau, qu'il est assez rare qu'on imagine une chose sans le nom ou le signe qui lui est attaché. Je me sers toujours du mot imaginer, parceque je crois que tout s'imagine, et que toutes les parties de l'âme peuvent être justement réduites à la seule imagination, qui les forme toutes; et qu'ainsi le jugement, le raisonnement, la mémoire ne sont que des parties de l'âme nullement absolues, mais de véritables modifications de cette espèce de toile médullaire, sur laquelle les objets peints dans l'oeil sont renvoyés, comme d'une lanterne magique.

Mais si tel est ce merveilleux et incompréhensible résultat de l'organisation du cerveau; si tout se conçoit par l'imagination, si tout s'explique par elle; pourquoi diviser le principe sensitif qui pense dans l'homme? N'est-ce pas une contradiction manifeste dans les partisans de la simplicité de l'esprit? Car une chose qu'on divise ne peut plus être, sans absurdité, regardée comme indivisible. Voilà où conduit l'abus des langues, et l'usage de ces grands mots, spiritualité, immatérialité, etc., placés à tout hasard, sans être entendus, même par des gens d'esprit. Rien de plus facile que de prouver un système, fondé comme celui-ci sur le sentiment intime et l'expérience propre de chaque individu. L'imagination, ou cette partie fantastique du cerveau, dont la nature nous est aussi inconnue que sa manière d'agir, est-elle naturellement petite, ou faible? elle aura à peine la force de comparer l'analogie, ou la ressemblance de ses idées; elle ne pourra voir que ce qui sera vis-à-vis d'elle, ou ce qui l'affectera le plus vivement; et encore de quelle manière! Mais toujours est-il vrai que l'imagination seule aperçoit; que c'est elle qui se représente tous les objets, avec les mots et les figures qui les caractérisent; et qu'ainsi c'est elle encore une fois qui est l'âme, puisqu'elle en fait tous les rôles. Par elle, par son pinceau flatteur, le froid squelette de la raison prend des chairs vives et vermeilles; par elle les sciences fleurissent, les arts s'embellissent, les bois parlent, les échos soupirent, les rochers pleurent, le marbre respire, tout prend vie parmi les corps inanimés. C'est elle encore qui ajoute à la tendresse d'un coeur amoureux le piquant attrait de la volupté; elle la fait germer dans le cabinet du philosophe, et du pédant poudreux; elle forme enfin les savants comme les orateurs et les poëtes. Sottement décriée par les uns, vainement distinguée par les autres, qui tous l'ont mal connue, elle ne marche pas seulement à la suite des Grâces et des beaux-art, elle ne peint pas seulement la nature, elle peut aussi la mesurer. Elle raisonne, juge, pénètre, compare, approfondit. Pourrait-elle si bien sentir les beautées des tableaux qui lui sont tracés, sans en découvrir les rapports? Non; comme elle ne peut se replier sur les plaisirs des sens, sans en goûter toute la perfection ou la volupté, elle ne peut réfléchir sur ce qu'elle a mécaniquement conçu, sans être alors le jugement même.

Plus on exerce l'imagination, ou le plus maigre génie, plus il prend, pour ainsi dire, d'embonpoint; plus il s'agrandit, devient nerveux, robuste, vaste et capable de penser. La meilleure organisation a besoin de cet exercice. L'organisation est le premier mérite de l'homme; c'est en vain que tous les auteurs de morale ne mettent point au rang des qualités estimables celles qu'on tient de la nature, mais seulement les talents qui s'acquièrent à force de réflexions et d'industrie: car d'où nous vient, je vous prie, l'habileté, la science et la vertu, si ce n'est d'une disposition qui nous rend propres à devenir habiles, savants et vertueux? Et d'où nous vient encore cette disposition, si ce n'est de la nature? Nous n'avons de qualités estimables que par elle; nous lui devons tout ce que nous sommes. Pourquoi donc n'estimerais-je pas autant ceux qui ont des qualités naturelles, que ceux qui brillent par des vertus acquises, et comme d'emprunt? Quel que soit le mérite, de quelque endroit qu'il naisse, il est digne d'estime; il ne s'agit que de savoir le mesurer. L'esprit, la beauté, les richesses, la noblesse, quoiqu'enfants du hasard, ont tous leur prix, comme l'adresse, le savoir, la vertu, etc. Ceux que la nature a comblés de ses dons les plus précieux, doivent plaindre ceux à qui ils ont été refusés; mais ils peuvent sentir leur supériorité sans orgueil, et en connaisseurs. Une belle femme serait aussi ridicule de se trouver laide, qu'un homme d'esprit de se croire un sot. Une modestie outrée (défaut rare à la vérité) est une sorte d'ingratitude envers la nature. Une honnête fierté, au contraire, est la marque d'une âme belle et grande, que décèlent des traits mâles moulés comme par le sentiment.

Si l'organisation est un mérite, et le premier mérite, et la source de tous les autres, l'instruction est le second. Le cerveau le mieux construit, sans elle, le serait en pure perte; comme sans l'usage du monde, l'homme le mieux fait ne serait qu'un paysan grossier. Mais aussi quel serait le fruit de la plus excellente école, sans une matrice parfaitement ouverte à l'entrée ou à la conception des idées? Il est aussi impossible de donner une seule idée à un homme privé de tous les sens, que de faire un enfant à une femme à laquelle la nature aurait poussé la distraction jusqu'à oublier de faire une vulve, comme je l'ai vu dans une, qui n'avait ni fente, ni vagin, ni matrice, et qui pour cette raison fut démariée après dix ans de mariage.

Mais si le cerveau est à la fois bien organisé et bien instruit, c'est une terre féconde parfaitement ensemencée, qui produit le centuple de ce qu'elle a reçu: ou (pour quitter le style figuré souvent nécessaire, pour mieux exprimer ce qu'on sent et donner des grâces à la Vérité même), l'imagination élevée par l'art à la belle et rare dignité de génie, saisit exactement tous les rapports des idées qu'elle a conçues, embrasse avec facilité une foule étonnante d'objets, pour en tirer enfin une longue chaîne de conséquences, lesquelles ne sont encore que de nouveaux rapports, enfantés par la comparaison des premiers, auxquels l'âme trouve une parfaite ressemblance. Telle est, selon moi, la génération de l'esprit. Je dis trouve, comme j'ai donné ci-devant l'épithète d'apparente à la similitude des objets: non que je pense que nos sens soient toujours trompeurs, comme l'a prétendu le Père Malebranche, ou que nos yeux naturellement un peu ivres ne voient pas les objets tels qu'ils sont en eux mêmes, quoique les microscopes nous le prouvent tous les jours, mais pour n'avoir aucune dispute avec les Pyrrhoniens, parmi lesquels Bayle s'est distingué. Je dis de la vérité en général ce que Mr. de Fontenelle dit de certaines en particulier, qu'il faut la sacrifier aux agréments de la société. Il est de la douceur de mon caractère d'obvier à toute dispute, lorsqu'il ne s'agit pas d'aiguiser la conversation. Les Cartésiens viendraient ici vainement à la charge avec leur idées innées; je ne me donnerais certainement pas le quart de la peine qu'a prise Mr. Locke pour attaquer de telles chimères. Quelle utilité, en effet, de faire un gros livre, pour prouver une doctrine qui était érigée en axiome il y a trois mille ans?

Suivant les principes que nous avons posés, et que nous croyons vrais, celui qui a le plus d'imagination doit être regardé comme ayant le plus d'esprit, ou de génie, car tous ces mots sont synonymes; et encore une fois c'est par un abus honteux qu'on croit dire des choses différentes, lorsqu'on ne dit que différents mots ou différents sons, auxquels on n'a attaché aucune idée ou distinction réelle. La plus belle, la plus grande, ou la plus forte imagination, est donc la plus propre aux sciences, comme aux arts. Je ne décide point s'il faut plus d'esprit pour exceller dans l'art des Aristotes, ou des Descartes, que dans celui des Euripides ou des Sophocles; et si la nature s'est mise en plus grands frais pour faire Newton que pour former Corneille (ce dont je doute fort), mais il est certain que c'est la seule imagination diversement appliquée qui a fait leur différent triomphe et leur gloire immortelle. Si quelqu'un passe pour avoir peu de jugement, avec beaucoup d'imagination; cela veut dire que l'imagination trop abandonnée à elle même, presque toujours comme occupée à se regarder dans le miroir de ses sensations, n'a pas assez contracté l'habitude de les examiner elles-mêmes avec attention; plus profondément pénétrée des traces, ou des images, que de leur vérité ou de leur ressemblance. Il est vrai que telle est la vivacité des ressorts de l'imagination, que si l'attention, cette clé ou mère des sciences, ne s'en mêle, il ne lui est guères permis que de parcourir et d'effleurer les objets.

Voyez cet oiseau sur la branche, il semble toujours prêt à s'envoler; l'imagination est de même. Toujours emportée par le tourbillon du sang et des esprits, une onde fait une trace, effacée par celle qui suit; l'âme court après, souvent en vain: il faut qu'elle s'attende à regretter ce qu'elle n'a pas assez vite saisi et fixé: et c'est ainsi que l'imagination, véritable image du temps, se détruit et se renouvelle sans cesse. Tel est le chaos et la succession continuelle et rapide de nos idées; elles se chassent, comme un flot pousse l'autre; de sorte que si l'imagination n'emploie, pour ainsi dire, une partie de ses muscles pour être comme en équilibre sur les cordes du cerveau, pour se soutenir quelque temps sur un objet qui va fuir et s'empêcher de tomber sur un autre, qu'il n'est pas encore temps de contempler, jamais elle ne sera digne du beau nom de jugement. Elle exprimera vivement ce qu'elle aura senti de même; elle formera des orateurs, des musiciens, des peintres, des poètes, et jamais un seul philosophe. Au contraire si, dès l'enfance, on accoutume l'imagination à se brider elle-même, à ne point se laisser emporter à sa propre impétuosité, qui ne fait que de brillants enthousiastes, à arrêter, contenir ses idées, à les retourner dans tous les sens, pour voir toutes les faces d'un objet, alors l'imagination prompte à juger embrassera par le raisonnement la plus grande sphère d'objets, et sa vivacité, toujours de si bon augure dans les enfants, et qu'il ne s'agit que de régler par l'étude et l'exercice, ne sera plus qu'une pénétration clairvoyante, sans laquelle on fait peu de progrès dans les sciences.

Tels sont les simples fondements sur lesquels a été bati l'édifice de la logique. La nature les avait jetés pour tout le genre humain; mais les uns en ont profité, les autres en ont abusé. Malgré toutes ces prérogatives de l'homme sur les animaux, c'est lui faire honneur que de le ranger dans la même classe. Il est vrai que, jusqu'à un certain âge, il est plus animal qu'eux, parce qu'il apporte moins d'instinct en naissant. Quel est l'animal qui mourrait de faim au milieu d'une rivière de lait? L'homme seul. Semblable à ce vieux enfant dont un moderne parle d'après Arnobe, il ne connait ni les aliments qui lui sont propres, ni l'eau qui peut le noyer, ni le feu qui peut le réduire en poudre. Faites briller pour la première fois la lumière d'une bougie aux yeux d'un enfant, il y portera machinalement le doigt, comme pour savoir quel est le nouveau phénomène qu'il aperçoit; c'est à ses dépens qu'il en connaîtra le danger, mais il n'y sera pas repris. Mettez-le encore avec un animal sur le bord d'un précipice! lui seul y tombera; il se noie, où l'autre se sauve à la nage. A quatorze ou quinze ans, il entrevoit à peine les grands plaisirs qui l'attendent dans la reproduction de son espèce; déjà adolescent, il ne sait pas trop comment s'y prendre dans un jeu que la nature apprend si vite aux animaux: il se cache, comme s'il était honteux d'avoir du plaisir et d'être fait pour être heureux, tandis que les animaux se font gloire d'être cyniques. Sans éducation, ils sont sans préjugés. Mais voyons encore ce chien et cet enfant qui ont tous deux perdu leur maître dans un grand chemin: l'enfant pleure, il ne sait à quel saint se vouer; le chien, mieux servi par son odorat que l'autre par sa raison, l'aura bientôt trouvé.

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