Man a Machine · Julien Offray de La Mettrie
L'HOMME MACHINE.
La nature nous avait donc faits pour être au dessous des animaux, ou du moins pour faire par là même mieux éclater les prodiges de l'éducation, qui seule nous tire du niveau et nous élève enfin au-dessus d'eux. Mais accordera-t-on la même distinction aux sourds, aux aveugles-nés, aux imbéciles, aux fous, aux hommes sauvages, ou qui ont été élevés dans les bois avec les bêtes, à ceux dont l'affection hypocondriaque a perdu l'imagination, enfin à toutes ces bêtes à figure humaine, qui ne montrent que l'instinct le plus grossier? Non, tous ces hommes de corps, et non d'esprit, ne méritent pas une classe particulière. Nous n'avons pas dessein de nous dissimuler les objections qu'on peut faire en faveur de la distinction primitive de l'homme et des animaux, contre notre sentiment. Il y a, dit-on, dans l'homme une loi naturelle, une connaissance du bien et du mal, qui n'a pas été gravée dans le coeur des animaux. Mais cette objection, ou plutôt cette assertion est-elle fondée sur l'expérience, sans laquelle un philosophe peut tout rejeter? En avons-nous quelqu'une qui nous convainque que l'homme seul a été éclairé d'un rayon refusé à tous les autres animaux? S'il n'y en a point, nous ne pouvons pas plus connaître par elle ce qui se passe dans eux, et même dans les hommes, que ne pas sentir ce qui affecte l'intérieur de notre être. Nous savons que nous pensons et que nous avons des remords: un sentiment intime ne nous force que trop d'en convenir; mais pour juger des remords d'autrui, ce sentiment qui est dans nous est insuffisant: c'est pourquoi il en faut croire les autres hommes sur leur parole, ou sur les signes sensibles et extérieurs que nous avons remarqués en nous-mêmes, lorsque nous éprouvions la même conscience et les mêmes tourments.
Mais pour décider si les animaux qui ne parlent point ont reçu la loi naturelle, il faut s'en rapporter conséquemment à ces signes dont je viens de parler, supposé qu'ils existent. Les faits semblent le prouver. Le chien qui a mordu son maître qui l'agaçait, a paru s'en repentir le moment suivant; on l'a vu triste, fâché, n'osant se montrer, et s'avouer coupable par un air rampant et humilié. L'histoire nous offre un exemple célèbre d'un lion qui ne voulut pas déchirer un homme abandonné à sa fureur, parce qu'il le reconnut pour son bienfaiteur. Qu'il serait à souhaiter que l'homme même montrât toujours la même reconnaissance pour les bienfaits et le même respect pour l'humanité! On n'aurait plus à craindre les ingrats, ni ces guerres qui sont le fléau du genre humain et les vrais bourreaux de la loi naturelle.
Mais un être à qui la nature a donné un instinct si précoce, si éclairé, qui juge, combine, raisonne et délibère, autant que s'étend et le lui permet la sphère de son activité; un être qui s'attache par les bienfaits, qui se détache par les mauvais traitements et va essayer un meilleur maître; un être d'une structure semblable à la nôtre, qui fait les mêmes opérations, qui a les mêmes passions, les mêmes douleurs, les mêmes plaisirs, plus ou moins vifs suivant l'empire de l'imagination et la délicatesse des nerfs; un tel être enfin ne montre-t-il pas clairement qu'il sent ses torts et les nôtres, qu'il connait le bien et le mal et, en un mot, a conscience de ce qu'il fait? Son âme qui marque comme la nôtre les mêmes joies, les mêmes mortifications, les mêmes déconcertements, serait-elle sans aucune répugnance à la vue de son semblable déchiré, ou après l'avoir lui-même impitoyablement mis en pièces? Cela posé, le don précieux dont il s'agit n'aurait point été refusé aux animaux; car puisqu'ils nous offrent des signes évidents de leur repentir, comme de leur intelligence, qu'y a-t-il d'absurde à penser que des êtres, des machines presque aussi parfaites que nous, soient, comme nous, faites pour penser et pour sentir la nature?
Qu'on ne m'objecte point que les animaux sont pour la plupart des êtres féroces, qui ne sont pas capables de sentir les maux qu'ils font; car tous les hommes distinguent-ils mieux les vices et les vertus? Il est dans notre espèce de la férocité, comme dans la leur. Les hommes qui sont dans la barbare habitude d'enfreindre la loi naturelle, n'en sont pas si tourmentés que ceux qui la transgressent pour la première fois, et que la force de l'exemple n'a point endurcis. Il en est de même des animaux, comme des hommes. Les uns et les autres peuvent être plus ou moins féroces par tempérament, et ils le deviennent encore plus avec ceux qui le sont. Mais un animal doux, pacifique, qui vit avec d'autres animaux semblables, et d'aliments doux, sera ennemi du sang et du carnage, il rougira intérieurement de l'avoir versé; avec cette différence peut-être que, comme chez eux tout est immolé aux besoins, aux plaisirs et aux commodités de la vie, dont ils jouissent plus que nous, leurs remords ne semblent pas devoir être si vifs que les nôtres, parceque nous ne sommes pas dans la même nécessité qu'eux. La coutume émousse et peut-être étouffe les remords, comme les plaisirs.
Mais je veux pour un moment supposer que je me trompe, et qu'il n'est pas juste que presque tout l'univers ait tort à ce sujet, tandis que j'aurais seul raison; j'accorde que les animaux, même les plus excellents, ne connaissent pas la distinction du bien et du mal moral, qu'ils n'ont aucune mémoire des attentions qu'on a eues pour eux, du bien qu'on leur a fait, aucun sentiment de leurs propres vertus; que ce lion, par exemple, dont j'ai parlé après tant d'autres, ne se souvienne pas de n'avoir pas voulu ravir la vie à cet homme qui fut livré à sa furie, dans un spectacle plus inhumain que tous les lions, les tigres et les ours; tandis que nos compatriotes se battent, Suisses contre Suisses, frères contre frères, se reconnaissent, s'enchaînent, ou se tuent sans remords, parce qu'un prince paie leurs meurtres: je suppose enfin que la loi naturelle n'ait pas été donnée aux animaux, quelles en seront les conséquences? L'homme n'est pas pétri d'un limon plus précieux; la nature n'a employé qu'une seule et même pâte, dont elle a seulement varié les levains.
Si donc l'animal ne se repent pas d'avoir violé le sentiment intérieur dont je parle, ou plutôt s'il en est absolument privé, il faut nécessairement que l'homme soit dans le même cas: moyennant quoi adieu la loi naturelle et tous ces beaux traités qu'on a publiés sur elle! Tout le règne animal en serait généralement dépourvû. Mais réciproquement si l'homme ne peut se dispenser de convenir qu'il distingue toujours, lorsque la santé le laisse jouïr de lui-même, ceux qui ont de la probité, de l'humanité, de la vertu, de ceux qui ne sont ni humains, ni vertueux, ni honnêtes gens; qu'il est facile de distinguer ce qui est vice, ou vertu, par l'unique plaisir ou la propre répugnance qui en sont comme les effets naturels, il s'ensuit que les animaux formés de la même matière, à laquelle il n'a peut-être manqué qu'un degré de fermentation pour égaler les hommes en tout, doivent participer aux mêmes prérogatives de l'animalité, et qu'ainsi il n'est point d'âme, ou de substance sensitive, sans remords. La réflexion suivante va fortifier celles-ci.
On ne peut détruire la loi naturelle. L'empreinte en est si forte dans tous les animaux, que je ne doute nullement que les plus sauvages et les plus féroces n'aient quelques moments de repentir. Je crois que la fille sauvage de Châlons en Champagne aura porté la peine de son crime, s'il est vrai qu'elle ait mangé sa soeur. Je pense la même chose de tous ceux qui commettent des crimes, même involontaires, ou de tempérament: de Gaston d'Orléans qui ne pouvait s'empêcher de voler; de certaine femme qui fut sujette au même vice dans la grossesse, et dont ses enfants héritèrent; de celle qui dans le même état, mangea son mari; de cette autre qui égorgeait les enfants, salait leurs corps, et en mangeait tous les jours comme du petit salé; de cette fille de voleur anthropophage, qui la devint à 12 ans, quoiqu'ayant perdu père et mère à l'âge d'un an elle eût été élevée par d'honnêtes gens, pour ne rien dire de tant d'autres exemples dont nos observateurs sont remplis, et qui prouvent tous qu'il est mille vices et vertus héréditaires, qui passent des parents aux enfants, comme ceux de la nourrice à ceux qu'elle allaite. Je dis donc et j'accorde que ces malheureux ne sentent pas pour la plupart sur le champ l'énormité de leur action. La boulimie, par exemple, ou la faim canine, peut éteindre tout sentiment; c'est une manie d'estomac qu'on est forcé de satisfaire. Mais revenues à elles-mêmes, et comme désenivrées, quels remords pour ces femmes qui se rappellent le meurtre qu'elles ont commis dans ce qu'elles avaient de plus cher! quelle punition d'un mal involontaire, auquel elles n'ont pu résister, dont elles n'ont eu aucune conscience! Cependant ce n'est point assez apparemment pour les juges. Parmi les femmes dont je parle, l'une fut rouée, et brûlée, l'autre enterrée vive. Je sens tout ce que demande l'intérêt de la société. Mais il serait sans doute à souhaiter qu'il n'y eût pour juges que d'excellents médecins. Eux seuls pourraient distinguer le criminel innocent, du coupable. Si la raison est esclave d'un sens dépravé, ou en fureur, comment peut-elle le gouverner?
Mais si le crime porte avec soi sa propre punition plus ou moins cruelle; si la plus longue et la plus barbare habitude ne peut tout-à-fait arracher le repentir des coeurs les plus inhumains; s'ils sont déchirés par la mémoire même de leurs actions; pour quoi effrayer l'imagination des esprits faibles par un enfer, par des spectres, et des précipices de feu, moins réels encore que ceux de Pascal [6]? Qu'est-il besoin de recourir à des fables, comme un pape de bonne foi l'a dit lui-même, pour tourmenter les malheureux mêmes qu'on fait périr, parce qu'on ne les trouve pas assez punis par leur propre conscience, qui est leur premier bourreau? Ce n'est pas que je veuille dire que tous les criminels soient injustement punis; je prétends seulement que ceux dont la volonté est dépravée, et la conscience éteinte, le sont assez par leurs remords, quand ils reviennent à eux-mêmes; remords, j'ose encore le dire, dont la nature aurait dû en ce cas, ce me semble, délivrer des malheureux entraînés par une fatale nécessité. Les criminels, les méchants, les ingrats, ceux enfin que ne sentent pas la nature, tyrans malheureux et indignes du jour, ont beau se faire un cruel plaisir de leur barbarie, il est des moments calmes et de réflexion, où la conscience vengeresse s'élève, dépose contr'eux, et les condamne à être presque sans cesse déchirés de ses propres mains. Qui tourmente les hommes, est tourmenté par lui-même; et les maux qu'il sentira seront la juste mesure de ceux qu'il aura faits.
D'un autre côté, il y a tant de plaisir à faire du bien, à sentir, à reconnaître celui qu'on reçoit, tant de contentement à pratiquer la vertu, à être doux, humain, tendre, charitable, compatissant et généreux (ce seul mot renferme toutes les vertus), que je tiens pour assez puni quiconque a le malheur de n'être pas né vertueux. Nous n'avons pas originairement été faits pour être savants; c'est peut-être par une espèce d'abus de nos facultés organiques, que nous le sommes devenus; et cela à la charge de l'Etat, qui nourrit une multitude de fainéants, que la vanité a decorés du nom de philosophes. La nature nous a tous créés uniquement pour être heureux; oui, tous, depuis le ver qui rampe, jusqu'à l'aigle qui se perd dans la nue. C'est pourquoi elle a donné à tous les animaux quelque portion de la loi naturelle, portion plus ou moins exquise selon que le comportent les organes bien conditionnés de chaque animal. A présent, comment définirons-nous la loi naturelle? C'est un sentiment qui nous apprend ce que nous ne devons pas faire, parce que nous ne voudrions pas qu'on nous le fît. Oserais-je ajouter à cette idée commune, qu'il me semble que ce sentiment n'est qu'une espèce de crainte, ou de frayeur, aussi salutaire à l'espèce qu'a l'individu; car peut-être ne respectons-nous la bourse et la vie des autres, que pour nous conserver nos biens, notre honneur et nous-mêmes; semblables à ces Ixions du Christianisme qui n'aiment Dieu et n'embrassent tant de chimériques vertus, que parce qu'ils craignent l'enfer.
Vous voyez que la loi naturelle n'est qu'un sentiment intime, qui appartient encore à l'imagination, comme tous les autres, parmi lesquels on compte la pensée. Par conséquent elle ne suppose évidemment ni éducation, ni révélation, ni législateur, à moins qu'on ne veuille la confondre avec les lois civiles, à la manière ridicule des théologiens. Les armes du fanatisme peuvent détruire ceux qui soutiennent ces vérités; mais elles ne détruiront jamais ces vérités mêmes. Ce n'est pas que je révoque en doute l'existence d'un Etre suprême; il me semble au contraire que le plus grand degré de probabilité est pour elle: mais comme cette existence ne prouve pas plus la nécessité d'un culte, que toute autre, c'est une vérité théorique, qui n'est guère d'usage dans la pratique: de sorte que, comme on peut dire, d'après tant d'expériences, que la religion ne suppose pas l'exacte probité, les mêmes raisons autorisent à penser que l'athéisme ne l'exclut pas. Qui sait d'ailleurs si la raison de l'existence de l'homme ne serait pas dans son existence même? Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur un point de la surface de la terre, sans qu'on puisse savoir ni comment, ni pourquoi, mais seulement qu'il doit vivre et mourir, semblable à ces champignons, qui paraissent d'un jour à l'autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles.
Ne nous perdons point dans l'infini, nous ne sommes pas faits pour en avoir la moindre idée; il nous est absolument impossible de remonter à l'origine des choses. Il est égal d'ailleurs pour notre repos, que la matière soit éternelle, ou qu'elle ait été créée, qu'il y ait un Dieu, ou qu'il n'y en ait pas. Quelle folie de tant se tourmenter pour ce qu'il est impossible de connaître, et ce qui ne nous rendrait pas plus heureux, quand nous en viendrions à bout. Mais, dit-on, lisez tous les ouvrages des Fénelon, des Nieuventit, des Abadie, des Derham, des Raï, etc. Eh bien! que m'apprendront-ils? ou plutôt que m'ont-ils appris? Ce ne sont que d'ennuyeuses répétitions d'écrivains zélés, dont l'un n'ajoute à l'autre qu'un verbiage, plus propres à fortifier qu'à saper les fondements de l'athéisme. Le volume des preuves qu'on tire du spectacle de la nature, ne leur donne pas plus de force. La structure seule d'un doigt, d'une oreille, d'un oeil, une observation de Malpighi, prouve tout, et sans doute beaucoup mieux que Descartes et Malebranche; ou tout le reste ne prouve rien. Les déistes, et les Chrétiens mêmes devraient donc se contenter de faire observer que, dans tout le règne animal, les mêmes vues sont exécutées par une infinité de divers moyens, tous cependant exactement géométriques. Car de quelles plus fortes armes pourrait-on terrasser les athées? Il est vrai que si ma raison ne me trompe pas, l'homme et tout l'univers semblent avoir été destinés à cette unité de vues. Le soleil, l'air, l'eau, l'organisation, la forme des corps, tout est arrangé dans l'oeil, comme dans un miroir qui présente fidèlement à l'imagination les objets qui y sont peints, suivant les lois qu'exige cette infinie variété de corps qui servent à la vision.
Dans l'oreille, nous trouvons partout une diversité frappante, sans que cette diverse fabrique de l'homme, des animaux, des oiseaux, des poissons, produise différents usages. Toutes les oreilles sont si mathématiquement faites, qu'elles tendent également au seul et même but, qui est d'entendre. Le hasard, demande le déiste, serait-il donc assez grand géomètre, pour varier ainsi à son gré les ouvrages dont on le suppose auteur, sans que tant de diversité pût l'empêcher d'atteindre la même fin? Il objecte encore ces parties évidemment contenues dans l'animal pour de futurs usages, le papillon dans la chenille, l'homme dans le ver spermatique, un polype entier dans chacune de ses parties, la valvule du trou ovale, le poumon dans le foetus, les dents dans leurs alvéoles, les os dans les fluides, qui s'en détachent et se durcissent d'une manière incompréhensible. Et comme les partisans de ce système, loin de rien négliger pour le faire valoir, ne se lassent jamais d'accumuler preuves sur preuves, ils veulent profiter de tout, et de la faiblesse même de l'esprit en certain cas. Voyez, disent-ils, les Spinoza, les Vanini, les Desbarreaux, les Boindin, apôtres qui font plus d'honneur que de tort au déisme! La durée de la santé de ces derniers a été la mesure de leur incrédulité: et il est rare en effet, ajoutent-ils, qu'on n'abjure pas l'athéisme, dès que les passions se sont affaiblies avec le corps qui en est l'instrument.
Voilà certainement tout ce qu'on peut dire de plus favorable à l'existence d'un Dieu, quoique le dernier argument soit frivole, en ce que ces conversions sont courtes, l'esprit reprenant presque toujours ses anciennes opinions et se conduisant en conséquence, dès qu'il a recouvré ou plutôt retrouvé ses forces dans celles du corps. En voilà du moins beaucoup plus que n'en dit le médecin Diderot dans ses Pensées philosophiques, sublime ouvrage qui ne convaincra pas un athée. Que répondre en effet à un homme qui dit? "Nous ne connaissons point la nature: des causes cachées dans son sein pourraient avoir tout produit. Voyez à votre tour le polype de Trembley! ne contient-il pas en soi les causes qui donnent lieu à sa régénération? quelle absurdité y aurait-il donc à penser qu'il est des causes physiques pour lesquelles tout a été fait, et auxquelles toute la chaîne de ce vaste univers est si nécessairement liée et assujettie, que rien de ce qui arrive ne pouvait pas ne pas arriver; des causes dont l'ignorance absolument invincible nous a fait recourir à un Dieu, qui n'est pas même un être de raison, suivant certains? Ainsi, détruire le hasard, ce n'est pas prouver l'existence d'un Etre supreme, puisqu'il peut y avoir autre chose qui ne serait ni hasard, ni Dieu, je veux dire la Nature, dont l'étude par conséquent ne peut faire que des incrédules, comme le prouve la façon de penser de tous ses plus heureux scrutateurs."
Le poids de l'univers n'ébranle donc pas un véritable athée, loin de l'écraser; et tous ces indices mille et mille fois rebattus d'un Créateur, indices qu'on met fort au-dessus de la façon de penser dans nos semblables, ne sont évidents, quelque loin qu'on pousse cet argument, que pour les Antipyrrhoniens, ou pour ceux qui ont assez de confiance dans leur raison pour croire pouvoir juger sur certaines apparences, auxquelles, comme vous voyez, les athées peuvent en opposer d'autres peut-être aussi fortes et absolument contraires. Car si nous écoutons encore les naturalistes, ils nous diront que les mêmes causes qui dans les mains d'un chimiste et par le hasard de divers mélanges ont fait le premier miroir, dans celles de la nature ont fait l'eau pure, qui en sert à la simple bergère: que le mouvement qui conserve le monde, a pu le créer; que chaque corps a pris la place que sa nature lui a assignée; que l'air a dû entourer la terre, par la même raison que le fer et les autres métaux sont l'ouvrage de ses entrailles; que le soleil est une production aussi naturelle, que celle de l'électricité; qu'il n'a pas plus été fait pour échauffer la terre et tous ses habitants, qu'il brûle quelquefois, que la pluie pour faire pousser les grains, qu'elle gâte souvent; que le miroir et l'eau n'ont pas plus été faits pour qu'on pût s'y regarder, que tous les corps polis qui ont la même propriété: que l'oeil est à la vérité une espèce de trumeau dans lequel l'âme peut contempler l'image des objets, tels qu'ils lui sont représentés par ces corps: mais qu'il n'est pas démontré que cet organe ait été réellement fait exprès pour cette contemplation, ni exprès placé dans l'orbite; qu'enfin il se pourrait bien faire que Lucrèce, le médecin Lamy et tous les Epicuriens anciens et modernes eûssent raison, lorsqu'ils avancent que l'oeil ne voit que par ce qu'il se trouve organisé, et placé comme il l'est, que posées une fois les mêmes règles de mouvement que suit la nature dans la génération et le développement des corps, il n'était pas possible que ce merveilleux organe fût organisé et placé autrement.
Tel est le pour et le contre, et l'abrégé des grandes raisons qui partageront éternellement les philosophes. Je ne prends aucun parti. "Non nostrum inter vos tantas componere lites." C'est ce que je disais à un Français de mes amis, aussi franc Pyrrhonien que moi, homme de beaucoup de mérite, et digne d'un meilleur sort. Il me fit à ce sujet une réponse fort singulière. Il est vrai, me dit-il, que le pour et le contre ne doit point inquiéter l'âme d'un philosophe, qui voit que rien n'est démontré avec assez de clarté pour forcer son consentement, et même que les idées indicatives qui s'offrent d'un côté, sont ausitôt détruites par celles qui se montrent de l'autre. Cependant, reprit-il, l'univers ne sera jamais heureux, à moins qu'il ne soit athée. Voici quelles étaient les raisons de cet abominable homme. Si l'athéisme, disait-il, était généralement répandu, toutes les branches de la religion seraient alors détruites et coupées par la racine. Plus de guerres théologiques; plus de soldats de religion; soldats terribles! la nature infectée d'un poison sacré, reprendrait ses droits et sa pureté. Sourds à toute autre voix, les mortels tranquilles ne suivraient que les conseils spontanés de leur propre individu, les seuls qu'on ne méprise point impunément et qui peuvent seuls nous conduire au bonheur par les agréables sentiers de la vertu.
Telle est la loi naturelle; quiconque en est rigide observateur, est honnête homme, et mérite la confiance de tout le genre humain. Quiconque ne la suit pas scrupuleusement, a beau affecter les spécieux dehors d'une autre religion, est un fourbe, ou un hypocrite dont je me défie. Après cela, qu'un vain peuple pense différemment; qu'il ose affirmer qu'il y va de la probité même, à ne pas croire la Révélation; qu'il faut en un mot un autre religion que celle de la nature, quelle qu'elle soit! quelle misère! quelle pitié! et la bonne opinion que chacun nous donne de celle qu'il a embrassée! Nous ne briguons point ici le suffrage du vulgaire. Qui dresse dans son coeur des autels à la superstition, est né pour adorer des idoles, et non pour sentir la vertu. Mais puisque toutes les facultés de l'âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps, qu'elles ne sont visiblement que cette organisation même: voilà une machine bien éclairée! car enfin quand l'homme seul aurait reçu en partage la loi naturelle, en serait-il moins une machine? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du coeur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée; que sais-je enfin? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière que la pensée, et en un mot toute la différence qu'on suppose ici. L'organisation suffirait-elle donc a tout? oui, encore une fois. Puisque la pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir?
L'âme n'est donc qu'un vain terme dont on n'a point d'idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu'il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir, et se conduire en un mot dans le physique, et dans le moral qui en dépend. Nous ne supposons rien; ceux qui croiraient que toutes les difficultés ne seraient pas encore levées, vont trouver des expériences, qui achèveront de les satisfaire. 1. Toutes les chairs des animaux palpitent après la mort, d'autant plus longtemps que l'animal est plus froid et transpire moins: les tortues, les lézards, les serpents, etc. en font foi. 2. Les muscles séparés du corps, se retirent, lorsqu'on les pique. 3. Les entrailles conservent longtemps leur mouvement péristaltique, ou vermiculaire. 4. Une simple injection d'eau chaude ranime le coeur et les muscles, suivant Cowper. 5. Le coeur de la grenouille, surtout exposé au soleil, encore mieux sur une table ou une assiette chaude, se remue pendant une heure et plus, après avoir été arraché du corps. Le mouvement semble-t-il perdu sans ressource? il n'y a qu'à piquer le coeur, et ce muscle creux bat encore. Harvey a fait la même observation sur les crapauds. 6. Bacon de Verulam, dans son Traité Sylva-Sylvarum, parle d'un homme convaincu de trahison, qu'on ouvrit vivant, et dont le coeur jeté dans l'eau chaude sauta à plusieurs reprises, toujours moins haut, à la distance perpendiculaire de 2 pieds.
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