Man a Machine · Julien Offray de La Mettrie
L'HOMME MACHINE.
7. Prenez un petit poulet encore dans l'oeuf; arrachez lui le coeur; vous observerez les mêmes phénomènes, avec à peu près les mêmes circonstances. La seule chaleur de l'haleine ranime un animal prêt à périr dans la machine pneumatique. Les mêmes expériences que nous devons à Boyle et à Sténon, se font dans les pigeons, dans les chiens, dans les lapins, dont les morceaux de coeur se remuent, comme les coeurs entiers. On voit le même mouvement dans les pattes de taupe arrachées. 8. La chenille, les vers, l'araignée, la mouche, l'anguille offrent les mêmes choses à considérer; et le mouvement des parties coupées augmente dans l'eau chaude, à cause du feu qu'elle contient. 9. Un soldat ivre emporta d'un coup de sabre la tête d'un coq d'Inde. Cet animal resta debout, ensuite il marcha, courut; venant à rencontrer une muraille, il se tourna, battit des ailes, en continuant de courir, et tomba enfin. Etendu par terre, tous les muscles de ce coq se remuaient encore. Voilà ce que j'ai vu, et il est facile de voir à peu près ces phénomènes dans les petits chats, ou chiens, dont on a coupé la tête. 10. Les polypes font plus que de se mouvoir, après la section; ils se reproduisent dans huit jours en autant d'animaux qu'il y a de parties coupées. J'en suis fâché pour le système des naturalistes sur la génération, ou plutôt j'en suis bien aise; car que cette découverte nous apprend bien à ne jamais rien conclure de général, même de toutes les expériences connues, et les plus décisives!
Voilà beaucoup plus de faits qu'il n'en faut, pour prouver d'une manière incontestable que chaque petite fibre, ou partie des corps organisés, se meut par un principe qui lui est propre, et dont l'action ne dépend point des nerfs, comme les mouvements volontaires, puisque les mouvements en question s'exercent sans que les parties qui les manifestent aient aucun commerce avec la circulation. Or, si cette force se fait remarquer jusques dans des morceaux de fibres, le coeur, qui est un composé de fibres singulièrement entrelacées, doit avoir la même propriété. L'histoire de Bacon n'était pas nécessaire pour me le persuader. Il m'était facile d'en juger, et par la parfaite analogie de la structure du coeur de l'homme et des animaux; et par la masse même du premier, dans laquelle ce mouvement ne se cache aux yeux, que parce qu'il y est étouffé; et enfin parce que tout est froid et affaissé dans les cadavres. Si les dissections se faisaient sur des criminels suppliciés, dont les corps sont encore chauds, on verrait dans leur coeur les mêmes mouvements qu'on observe dans les muscles du visage des gens décapités. Tel est ce principe moteur des corps entiers, ou des parties coupées en morceaux, qu'il produit des mouvements non déréglés, comme on l'a cru, mais très réguliers, et cela, tant dans les animaux chauds et parfaits, que dans ceux qui sont froids et imparfaits. Il ne reste donc aucune ressource à nos adversaires, si ce n'est que de nier mille et mille faits que chacun peut facilement vérifier.
Si on me demande à présent quel est le siège de cette force innée dans nos corps, je réponds qu'elle réside très clairement dans ce que les anciens ont appellé parenchyme; c'est à dire dans la substance propre des parties, abstraction faite des veines, des artères, des nerfs, en un mot de l'organisation de tout le corps; et que par conséquent chaque partie contient en soi des ressorts plus ou moins vifs, selon le besoin qu'elles en avaient. Entrons dans quelque détail de ces ressorts de la machine humaine. Tous les mouvements vitaux, animaux, naturels et automatiques se font par leur action. N'est-ce pas machinalement que le corps se retire, frappé de terreur à l'aspect d'un précipice inattendu? que les paupières se baissent à la menace d'un coup, comme on l'a dit? que la pupille s'étrécit au grand jour pour conserver la rétine, et s'élargit pour voir les objets dans l'obscurité? n'est-ce pas machinalement que les pores de la peau se ferment en hiver, pour que le froid ne pénètre pas l'intérieur des vaisseaux? que l'estomac se soulève, irrité par le poison, par une certaine quantité d'opium, par tous les émétiques, etc.? que le coeur, les artères, les muscles se contractent pendant le sommeil, comme pendant la veille? que le poumon fait l'office d'un souflet continuellement exercé? n'est-ce pas machinalement qu'agissent tous les sphincters de la vessie, du rectum, etc.? que le coeur a une contraction plus forte que tout autre muscle? que les muscles érecteurs font dresser la verge dans l'homme, comme dans les animaux qui s'en battent le ventre, et même dans l'enfant, capable d'érection, pour peu que cette partie soit irritée? Ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'il est un ressort singulier dans ce membre, encore peu connu, et qui produit des effets qu'on n'a point encore bien expliqués, malgré toutes les lumières de l'anatomie.
Je ne m'étendrai pas davantage sur tous ces petits ressorts subalternes connus de tout le monde. Mais il en est un autre plus subtil, et plus merveilleux qui les anime tous; il est la source de tous nos sentiments, de tous nos plaisirs, de toutes nos passions, de toutes nos pensées; car le cerveau a ses muscles pour penser, comme les jambes pour marcher. Je veux parler de ce principe incitant, et impétueux, qu'Hippocrate appelle enormôn (l'âme). Ce principe existe, et il a son siège dans le cerveau à l'origine des nerfs, par lesquels il exerce son empire sur tout le reste du corps. Par là s'explique tout ce qui peut s'expliquer, jusqu'aux effets surprenants des maladies de l'imagination. Mais, pour ne pas languir dans une richesse et une fécondité mal entendue, il faut se borner à un petit nombre de questions et de réflexions. Pourquoi la vue ou la simple idée d'une belle femme nous cause-t-elle des mouvements et des désirs singuliers? Ce qui se passe alors dans certains organes, vient-il de la nature même de ces organes? Point du tout; mais du commerce et de l'espèce de sympathie de ces muscles avec l'imagination. Il n'y a ici qu'un premier ressort excité par le bene placitum des anciens, ou par l'image de la beauté, qui en excite un autre, lequel était fort assoupi, quand l'imagination l'a éveillé: et comment cela, si ce n'est par le désordre et le tumulte du sang et des esprits, qui galopent avec une promptitude extraordinaire, et vont gonfler les corps caverneux?
Puisqu'il est des communications évidentes entre la mère et l'enfant [7], et qu'il est dur de nier des faits rapportés par Tulpius et par d'autres écrivains aussi dignes de foi (il n'y en a point qui le soient plus), nous croirons que c'est par la même voie que le foetus ressent l'impétuosité de l'imagination maternelle, comme une cire molle reçoit toutes sortes d'impressions; et que les mêmes traces, ou envies de la mère, peuvent s'imprimer sur le foetus, sans que cela puisse se comprendre, quoiqu'en disent Blondel et tous ses adhérents. Ainsi nous faisons réparation d'honneur au P. Malebranche, beaucoup trop raillé de sa crédulité par les auteurs qui n'ont point observé d'assez près la nature et ont voulu l'assujettir à leur idées. Voyez le portrait de ce fameux Pope, au moins le Voltaire des Anglais. Les efforts, les nerfs de son génie sont peints sur sa physionomie; elle est toute en convulsion; ses yeux sortent de l'orbite, ses sourcils s'élèvent avec les muscles du front. Pourquoi? C'est que l'origine des nerfs est en travail et que tout le corps doit se ressentir d'une espèce d'accouchement aussi laborieux. S'il n'y avait une corde interne qui tirât ainsi celles du dehors, d'où viendraient tous ces phénomènes? Admettre une âme, pour les expliquer, c'est être réduit à l'opération du St. Esprit.
En effet, si ce qui pense en mon cerveau n'est pas une partie de ce viscère, et conséquemment de tout le corps, pourquoi, lorsque tranquille dans mon lit je forme le plan d'un ouvrage, ou que je poursuis un raisonnement abstrait, pourquoi mon sang s'échauffe-t-il? pourquoi la fièvre de mon esprit passe-t-elle dans mes veines? Demandez-le aux hommes d'imagination, aux grandes poètes, à ceux qu'un sentiment bien rendu ravit, qu'un goût exquis, que les charmes de la nature, de la vérité ou de la vertu transportent! Par leur enthousiasme, par ce qu'ils vous diront avoir éprouvé, vous jugerez de la cause par les effets: par cette harmonie que Borelli, qu'un seul anatomiste a mieux connue que tous les Leibniziens, vous connaîtrez l'unité matérielle de l'homme. Car enfin si la tension des nerfs qui fait la douleur, cause la fièvre, par laquelle l'esprit est troublé et n'a plus de volonté; et que réciproquement l'esprit trop exercé trouble le corps, et allume ce feu de consomption qui a enlevé Bayle dans un âge si peu avancé; si telle titillation me fait vouloir, me force de désirer ardemment ce dont je ne me souciais nullement le moment d'auparavant; si à leur tour certaines traces du cerveau excitent le même prurit et les mêmes désirs, pourquoi faire double ce qui n'est évidemment qu'un? C'est en vain qu'on se récrie sur l'empire de la volonté. Pour un ordre qu'elle donne, elle subit cent fois le joug. Et quelle merveille que le corps obéisse dan l'état sain, puisqu'un torrent de sang et d'esprits vient l'y forcer, la volonté ayant pour ministres une légion invisible de fluides plus vifs que l'éclair, et toujours prêts a la servir! Mais comme c'est par les nerfs que son pouvoir s'exerce, c'est aussi par eux qu'il est arrêté. La meilleure volonté d'un amant épuisé, les plus violents désirs lui rendront-ils sa vigueur perdue? Hélas! non; et elle en sera la première punie, parceque, posées certaines circonstances, il n'est pas dans sa puissance de ne pas vouloir du plaisir. Ce que j'ai dit de la paralysie, etc. revient ici.
La jaunisse vous surprend! ne savez vous pas que la couleur des corps dépend de celle des verres au travers desquels on les regarde! Ignorez-vous que telle est la teinte des humeurs, telle est celle des objets, au moins par rapport à nous, vains jouets de mille illusions? Mais ôtez cette teinte de l'humeur aqueuse de l'oeil; faites couler la bile par son tamis naturel: alors l'âme ayant d'autres yeux, ne verra plus jaune. N'est ce pas encore ainsi qu'en abattant la cataracte, ou en injectant le canal d'Eustachi, on rend la vue aux aveugles, et l'ouie aux sourds? Combien de gens qui n'étaient peut-être que d'habiles charlatans dans des siècles ignorants, ont passé pour faire de grands miracles! La belle âme et la puissante volonté, qui ne peut agir qu'autant que les dispositions du corps le lui permettent, et dont les goûts changent avec l'âge et la fièvre! Faut-il donc s'étonner si les philosophes ont toujours eu en vue la santé du corps pour conserver celle de l'âme, si Pythagore a aussi soigneusement ordonné la diète, que Platon a défendu le vin? Le régime qui convient au corps, est toujours celui par lequel les médecins sensés prétendent qu'on doit préluder, lorsqu'il s'agit de former l'esprit, de l'élever à la connaissance de la vérité et de la vertu; vains sons dans le désordre des maladies et le tumulte des sens! Sans les préceptes de l'hygiène, Epictète, Socrate, Platon, etc. prêchent en vain: toute morale est infructueuse, pour qui n'a pas la sobrieté en partage: c'est la source de toutes les vertus comme l'intempérance est celle de tous les vices.
En faut-il davantage (et pourquoi irais-je me perdre dans l'histoire des passions, qui toutes s'expliquent par l'enormôn d'Hippocrate) pour prouver que l'homme n'est qu'un animal, ou un assemblage de ressorts, qui tous se montent les uns par les autres, sans qu'on puisse dire par quel point du cercle humain la nature a commencé? Si ces ressorts diffèrent entr'eux, ce n'est donc que par leur siège et par quelques degrés de force, et jamais par leur nature; et par conséquent l'âme n'est qu'un principe de mouvement, ou une partie matérielle sensible du cerveau, qu'on peut, sans craindre l'erreur, regarder comme un ressort principal de toute la machine, qui a une influence visible sur tous les autres, et même parait avoir été fait le premier; en sorte que tous les autres n'en seraient qu'une émanation, comme on le verra par quelques observations que je rapporterai et qui ont été faites sur divers embryons. Cette oscillation naturelle, ou propre à notre machine, et dont est douée chaque fibre, et, pour ainsi dire, chaque élément fibreux, semblable à celle d'une pendule, ne peut toujours s'exercer. Il faut la renouveler, à mesure qu'elle se perd; lui donner des forces, quand elle languit; l'affaiblir, lorsqu'elle est opprimée par un excès de force et de vigueur. C'est en cela seul que la vraie médecine consiste. Le corps n'est qu'une horloge, dont le nouveau chyle est l'horloger. Le premier soin de la nature, quand il entre dans le sang, c'est d'y exciter une sorte de fièvre, que les chimistes, qui ne rêvent que fourneaux, ont dû prendre pour une fermentation. Cette fièvre procure une plus grande filtration d'esprits, qui machinalement vont animer les muscles et le coeur, comme s'ils y étaient envoyés par ordre de la volonté.
Ce sont donc les causes ou les forces de la vie qui entretiennent ainsi durant 100 ans le mouvement perpétuel des solides et des fluides, aussi nécessaire aux uns qu'aux autres. Mais qui peut dire si les solides contribuent à ce jeu, plus que les fluides, et vice versa? Tout ce qu'on sait, c'est que l'action des premiers serait bientôt anéantie, sans le secours des seconds. Ce sont les liqueurs qui par leur choc éveillent et conservent l'élasticité des vaisseaux, de laquelle dépend leur propre circulation. De là vient qu'après la mort le ressort naturel de chaque substance est plus ou moins fort encore suivant les restes de la vie, auxquels il survit, pour expirer le dernier. Tant il est vrai que cette force des parties animales peut bien se conserver et s'augmenter par celle de la circulation, mais qu'elle n'en dépend point, puisqu'elle se passe même de l'intégrité de chaque membre, ou viscère, comme on l'a vu. Je n'ignore pas que cette opinion n'a pas été goûtée de tous les savants, et que Stahl surtout l'a fort dédaignée. Ce grand chimiste a voulu nous persuader que l'âme était la seule cause de tous nos mouvements. Mais c'est parler en fanatique, et non en philosophe.
Pour détruire l'hypothèse Stahlienne, il ne faut pas faire tant d'efforts que je vois qu'on en a faits avant moi. Il n'y a qu'à jeter les yeux sur un joueur de violon. Quelle souplesse! Quelle agilité dans les doigts! Les mouvements sont si prompts, qu'il ne paraît presque pas y avoir de succession. Or, je prie, ou plutôt je défie les Stahliens de me dire, eux qui connaissent si bien tout ce que peut notre âme, comment il serait possible qu'elle exécutât si vite tant de mouvements, des mouvements qui se passent si loin d'elle, et en tant d'endroits divers. C'est supposer un joueur de flûte qui pourrait faire de brillantes cadences sur une infinité de trous qu'il ne connaitrait pas, et auxquels il ne pourrait seulement pas appliquer le doigt. Mais disons avec Mr. Hecquet qu'il n'est pas permis à tout le monde d'aller à Corinthe. Et pourquoi Stahl n'aurait-il pas été encore plus favorisé de la nature en qualité d'homme, qu'en qualité de chimiste et de praticien? Il fallait (heureux mortel!) qu'il eût reçu une autre âme que le reste des hommes; une âme souveraine, qui non contente d'avoir quelque empire sur les muscles volontaires, tenait sans peine les rênes de tous les mouvements du corps, pouvait les suspendre, les calmer, ou les exciter à son gré. Avec une maîtresse aussi despotique, dans les mains de laquelle étaient en quelque sorte les battements du coeur et les lois de la circulation, point de fièvre sans doute; point de douleur; point de langueur; ni honteuse impuissance, ni facheux priapisme. L'âme veut, et les ressorts jouent, se dressent, ou se débandent. Comment ceux de la machine de Stahl se sont-ils sitôt détraqués? Qui a chez soi un si grand médecin, devrait être immortel.
Stahl, au reste, n'est pas le seul qui ait rejeté le principe d'oscillation des corps organisés. De plus grands esprits ne l'ont pas employé, lorsqu'ils ont voulu expliquer l'action du coeur, l'érection du penis, etc. Il n'y a qu'à lire les Institutions de médecine de Boerhaave, pour voir quels laborieux et séduisants systèmes, faute d'admettre une force aussi frappante dans tous les corps, ce grand homme a été obligé d'enfanter à la sueur de son puissant génie. Willis et Perrault, esprits d'une plus faible trempe, mais observateurs assidus de la nature, que le fameux professeur de Leyde n'a connue que par autrui et n'a eue, pour ainsi dire, que de la seconde main, paraissent avoir mieux aimé supposer une âme généralement répandue par tout le corps, que le principe dont nous parlons. Mais dans cette hypothèse qui fut celle de Virgile et de tous les Epicuriens, hypothèse que l'histoire du polype semblerait favoriser à la première vue, les mouvements qui survivent au sujet dans lequel ils sont inhérents viennent d'un reste d'âme, que conservent encore les parties qui se contractent, sans être désormais irritées par le sang et les esprits. D'où l'on voit que ces écrivains dont les ouvrages solides éclipsent aisément toutes les fables philosophiques, ne se sont trompés que sur le modèle de ceux qui ont donné à la matière la faculté de penser, je veux dire, pour s'être mal exprimés, en termes obscurs, et qui ne signifient rien. En effet, qu'est ce que ce reste d'âme, si ce n'est la force motrice des Leibniziens, mal rendue par une telle expression, et que cependant Perrault surtout a véritablement entrevue. Voy. son Traité de la Mécanique des Animaux.
A présent qu'il est clairement démontré contre les Cartésiens, les Stahliens, les Malebranchistes, et les théologiens peu dignes d'être ici placés, que la matière se meut par elle-même, non seulement lorsqu'elle est organisée, comme dans un coeur entier, par exemple, mais lors même que cette organisation est détruite, la curiosité de l'homme voudrait savoir comment un corps, par cela même qu'il est originairement doué d'un souffle de vie, se trouve en conséquence orné de la faculté de sentir, et enfin par celle-ci de la pensée. Et pour en venir à bout, ô bon Dieu, quels efforts n'ont pas faits certains philosophes! et quel galimatias j'ai eu la patience de lire à ce sujet! Tout ce que l'expérience nous apprend, c'est que tant que le mouvement subsiste, si petit qu'il soit dans une ou plusieurs fibres, il n'y a qu'à les piquer, pour réveiller, animer ce mouvement presque éteint, comme on l'a vu dans cette foule d'expériences dont j'ai voulu accabler les systèmes. Il est donc constant que le mouvement et le sentiment s'excitent tour à tour, et dans les corps entiers, et dans les mêmes corps dont la structure est détruite; pour ne rien dire de certaines plantes qui semblent nous offrir les mêmes phénomènes de la réunion du sentiment et du mouvement. Mais de plus, combien d'excellents philosophes ont démontré que la pensée n'est qu'une faculté de sentir, et que l'âme raisonnable n'est que l'âme sensitive appliquée à contempler les idées, et à raisonner! Ce qui serait prouvé par cela seul que lorsque le sentiment est éteint, la pensée l'est aussi, comme dans l'apoplexie, la léthargie, la catalepsie, etc. Car ceux qui ont avancé que l'âme n'avait pas moins pensé dans les maladies soporeuses, quoiqu'elle ne se souvint pas des idées qu'elle avait eues, ont soutenu une chose ridicule.
Pour ce qui est de ce développement, c'est une folie de perdre le temps à en rechercher le mécanisme. La nature du mouvement nous est aussi inconnue que celle de la matière. Le moyen de découvrir comment il s'y produit, à moins que de ressusciter avec l'auteur de l'Histoire de l'Ame l'ancienne et inintelligible doctrine des formes substantielles! Je suis donc aussi consolé d'ignorer comment la matière, d'inerte et simple, devient active et composée d'organes, que de ne pouvoir regarder le soleil sans verre rouge: et je suis d'aussi bonne composition sur les autres merveilles incompréhensibles de la nature, sur la production du sentiment et de la pensée dans un être qui ne paraissait autrefois à nos yeux bornés qu'un peu de boue. Qu'on m'accorde seulement que la matière organisée est douée d'un principe moteur, qui seul la différencie de celle qui ne l'est pas (eh! peut-on rien refuser à l'observation la plus incontestable?) et que tout dépend dans les animaux de la diversité de cette organisation, comme je l'ai assez prouvé; c'en est assez pour deviner l'énigme des substances et celle de l'homme. On voit qu'il n'y en a qu'une dans l'univers et que l'homme est la plus parfaite. Il est au singe, aux animaux les plus spirituels, ce que le pendule planétaire de Huygens est à une montre de Julien le Roi. S'il a fallu plus d'instruments, plus de rouages, plus de ressorts pour marquer les mouvements des planètes, que pour marquer les heures, ou les répéter; s'il a fallu plus d'art à Vaucanson pour faire son Fluteur, que pour son Canard, il eût dû en employer encore davantage pour faire un Parleur; machine qui ne peut plus être regardée comme impossible, surtout entre les mains d'un nouveau Prométhée.
Il était donc de même nécessaire que la nature employât plus d'art et d'appareil pour faire et entretenir une machine, qui pendant un siècle entier pût marquer tous les battements du coeur et de l'esprit; car si on n'en voit pas au pouls les heures, c'est du moins le baromètre de la chaleur et de la vivacité, par laquelle on peut juger de la nature de l'âme. Je ne me trompe point, le corps humain est une horloge, mais immense, et construite avec tant d'artifice et d'habileté, que si la roue qui sert à marquer les secondes vient à s'arrêter, celle des minutes tourne et va toujours son train, comme la roue des quarts continue de se mouvoir; et ainsi des autres, quand les premières, rouillées, ou dérangées par quelque cause que ce soit, ont interrompu leur marche. Car n'est-ce pas ainsi que l'obstruction de quelques vaisseaux ne suffit pas pour détruire, ou suspendre le fort des mouvements, qui est dans le coeur, comme dans la pièce ouvrière de la machine; puisqu'au contraire les fluides dont le volume est diminué, ayant moins de chemin a faire, le parcourent d'autant plus vite, emportés comme par un nouveau courant, que la force du coeur s'augmente en raison de la résistance qu'il trouve à l'extrémité des vaisseaux?
Lorsque le nerf optique seul comprimé ne laisse plus passer l'image des objets, n'est-ce pas ainsi que la privation de la vue n'empêche pas plus l'usage de l'ouïe, que la privation de ce sens, lorsque les fonctions de la portion molle sont interdites, ne suppose celle de l'autre? N'est-ce pas ainsi encore que l'un entend, sans pouvoir dire qu'il entend (si ce n'est après l'attaque du mal) et que l'autre qui n'entend rien, mais dont les nerfs linguaux sont libres dans le cerveau, dit machinalement tous les rêves qui lui passent par la tête? Phénomènes qui ne surprennent point les médecins éclairés. Ils savent à quoi s'en tenir sur la nature de l'homme; et pour le dire en passant: de deux médecins, le meilleur, celui qui mérite le plus de confiance, c'est toujours, à mon avis, celui qui est le plus versé dans la physique, ou la mécanique du corps humain, et qui laissant l'âme et toutes les inquiétudes que cette chimère donne aux sots et aux ignorans, n'est occupé sérieusement que du pur naturalisme. Laissons donc le prétendu Mr. Charp se moquer des philosophes qui ont regardé les animaux, comme des machines. Que je pense différemment! Je crois que Descartes serait un homme respectable à tous égards, si, né dans un siècle qu'il n'eût pas dû éclairer, il eût connu le prix de l'expérience et de l'observation, et le danger de s'en écarter. Mais il n'est pas moins juste que je fasse ici une authentique réparation à ce grand homme, pour tous ces petits philosophes mauvais plaisants, et mauvais singes de Locke, qui, au lieu de rire impudemment au nez de Descartes, feraient mieux de sentir que sans lui le champ de la philosophie, comme celui du bon esprit sans Newton, serait peut être encore en friche.
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