Man a Machine · Julien Offray de La Mettrie
L'HOMME MACHINE.
Il est vrai que ce célèbre philosophe s'est beaucoup trompé, et personne n'en disconvient. Mais enfin il a connu la nature animale; il a le premier parfaitement démontré que les animaux étaient de pures machines. Or, après une découverte de cette importance et qui suppose autant de sagacité, le moyen, sans ingratitude, de ne pas faire grâce à toutes ses erreurs! Elles sont à mes yeux toutes réparées par ce grand aveu. Car enfin, quoiqu'il chante sur la distinction des deux substances, il est visible que ce n'est qu'un tour d'adresse, une ruse de style, pour faire avaler aux théologiens un poison caché à l'ombre d'une analogie qui frappe tout le monde, et qu'eux seuls ne voient pas. Car c'est elle, c'est cette forte analogie qui force tous les savants et les vrais juges d'avouer que ces êtres fiers et vains, plus distingués par leur orgueil que par le nom d'hommes, quelque envie qu'ils aient de s'élever, ne sont au fond que des animaux et des machines perpendiculairement rampantes. Elles ont toutes ce merveilleux instinct, dont l'éducation fait de l'esprit, et qui a toujours son siège dans le cerveau, et à son défaut, comme lorsqu'il manque ou est ossifié, dans la moëlle allongée, et jamais dans le cervelet; car je l'ai vu considérablement blessé, d'autres [8] l'ont trouvé squirreux, sans que l'âme cessât de faire ses fonctions.
Etre machine, sentir, penser, savoir distinguer le bien du mal, comme le bleu du jaune, en un mot être né avec de l'intelligence et un instinct sûr de morale, et n'être qu'un animal, sont donc des choses qui ne sont pas plus contradictoires qu'être un singe ou un perroquet et savoir se donner du plaisir. Car, puisque l'occasion se présente de le dire, qui eut jamais deviné à priori qu'une goutte de la liqueur qui se lance dans l'accouplement fit ressentir des plaisirs divins, et qu'il en naîtrait une petite créature, qui pourrait un jour, posées certaines lois, jouir des mêmes délices? Je crois la pensée si peu incompatible avec la matière organisée, qu'elle semble en être une propriété, telle que l'électricité, la faculté motrice, l'impénétrabilité, l'étendue, etc. Voulez vous de nouvelles observations? En voici qui sont sans réplique et qui prouvent toutes que l'homme ressemble parfaitement aux animaux dans son origine, comme dans tout ce que nous avons déjà cru essentiel de comparer.
J'en appelle à la bonne foi de nos observateurs. Qu'ils nous disent s'il n'est pas vrai que l'homme dans son principe n'est qu'un ver, qui devient homme, comme la chenille papillon. Les plus graves [9] auteurs nous ont appris comment il faut s'y prendre pour voir cet animalcule. Tous les curieux l'ont vu, comme Hartsoeker, dans la semence de l'homme, et non dans celle de la femme; il n'y a que les sots qui s'en soient fait scrupule. Comme chaque goutte de sperme contient une infinité de ces petits vers lorsqu'ils sont lancés à l'ovaire, il n'y a que le plus adroit, ou le plus vigoureux qui ait la force de s'insinuer et de s'implanter dans l'oeuf que fournit la femme, et qui lui donne sa première nourriture. Cet oeuf, quelquefois surpris dans les trompes de Fallope, est porté par ces canaux à la matrice, où il prend racine, comme un grain de blé dans la terre. Mais quoiqu'il y devienne monstrueux par sa croissance de 9 mois, il ne diffère point des oeufs des autres femelles, si ce n'est que sa peau (l'amnios) ne se durcit jamais, et se dilate prodigieusement, comme on en peut juger en comparant les foetus trouvés en situation et près d'éclore (ce que j'ai eu le plaisir d'observer dans une femme morte un moment avant l'accouchement), avec d'autres petits embryons très proches de leur origine: car alors c'est toujours l'oeuf dans sa coque, et l'animal dans l'oeuf, qui, gêné dans ses mouvements, cherche machinalement à voir le jour; et pour y réussir, il commence par rompre avec la tête cette membrane, d'oû il sort, comme le poulet, l'oiseau, etc., de la leur. J'ajouterai une observation que je ne trouve nulle part; c'est que l'amnios n'en est pas plus mince, pour s'être prodigieusement étendu; semblable en cela à la matrice dont la substance même se gonfle de sucs infiltrés, indépendamment de la réplétion et du déploiement de tous ses coudes vasculeux.
Voyons l'homme dans et hors de sa coque; examinons avec un microscope les plus jeunes embryons, de 4, de 6, de 8 ou de 15 jours; après ce temps les yeux suffisent. Que voit-on? la tête seule; un petit oeuf rond avec deux points noirs qui marquent les yeux. Avant ce temps, tout étant plus informe, on n'aperçoit qu'une pulpe médullaire, qui est le cerveau, dans lequel se forme d'abord l'origine des nerfs, ou le principe du sentiment, et le coeur qui a déjà par lui-même dans cette pulpe la faculté de battre: c'est le punctum saliens de Malpighi, qui doit peut-être déjà une partie de sa vivacité à l'influence des nerfs. Ensuite peu-à-peu on voit la tête allonger le col, qui en se dilatant forme d'abord le thorax, où le coeur a déjà descendu, pour s'y fixer; après quoi vient le bas ventre qu'une cloison (le diaphragme) sépare. Ces dilatations donnent l'une, les bras, les mains, les doigts, les ongles, et les poils; l'autre les cuisses, les jambes, les pieds, etc., avec la seule différence de situation qu'on leur connait, qui fait l'appui et le balancier du corps. C'est une végétation frappante. Ici, ce sont des cheveux qui couvrent le sommet de nos têtes; là, ce sont des feuilles et des fleurs. Partout brille le même luxe de la nature; et enfin l'esprit recteur des plantes est placé où nous avons notre âme, cette autre quintessence de l'homme.
Telle est l'uniformité de la nature qu'on commence à sentir, et l'analogie du règne animal et végétal, de l'homme à la plante. Peut-être même y a-t-il des plantes animal, c'est-à-dire qui en végétant, ou se battent comme les polypes, ou font d'autres fonctions propres aux animaux? Voilà à peu près tout ce qu'on sait de la génération. Que les parties qui s'attirent, qui sont faites pour s'unir ensemble et pour occuper telle ou telle place, se réunissent toutes suivant leur nature; et qu'ainsi se forment les yeux, le coeur, l'estomac et enfin tout le corps, comme de grands hommes l'ont écrit, cela est possible. Mais, comme l'expérience nous abandonne au milieu des ces subtilités, je ne supposerai rien, regardant tout ce qui ne frappe pas mes sens comme un mystère impénétrable. Il est si rare que les deux semences se rencontrent dans le congrès, que je serais tenté de croire que la semence de la femme est inutile à la génération. Mais comment en expliquer les phénomènes, sans ce commode rapport de parties, qui rend si bien raison des ressemblances des enfants, tantôt au père, et tantôt à la mère? D'un autre côté, l'embarras d'une explication doit-elle contrebalancer un fait? Il me parait que c'est le mâle qui fait tout, dans une femme qui dort, comme dans la plus lubrique. L'arrangement des parties serait donc fait de toute éternité dans le germe, ou dans le ver même de l'homme. Mais tout ceci est fort au-dessus de la portée des plus excellents observateurs. Comme ils n'y peuvent rien saisir, ils ne peuvent pas plus juger de la mécanique de la formation et du développement des corps, qu'une taupe du chemin qu'un cerf peut parcourir.
Nous sommes de vraies taupes dans le champ de la nature; nous n'y faisons guères que le trajet de cet animal; et c'est notre orgueil qui donne des bornes à ce qui n'en a point. Nous sommes dans le cas d'une montre qui dirait: (un fabuliste en ferait un personnage de conséquence dans un ouvrage frivole) "Quoi! c'est ce sot ouvrier qui m'a faite, moi qui divise le temps! moi qui marque si exactement le cours du soleil; moi qui répète à haute voix les heures que j'indique! non, cela ne se peut pas." Nous dédaignons de même, ingrats que nous sommes, cette mère commune de tous les règnes, comme parlent les chimistes. Nous imaginons ou plutôt supposons une cause supérieure à celle à qui nous devons tout, et qui a véritablement tout fait d'une manière inconcevable. Non, la matière n'a rien de vil, qu'aux yeux grossiers qui la méconnaissent dans ses plus brillants ouvrages; et la nature n'est point une ouvrière bornée. Elle produit des millions d'hommes avec plus de facilité et de plaisir, qu'un horloger n'a de peine à faire la montre la plus composée. Sa puissance éclate également et dans la production du plus vil insecte, et dans celle de l'homme le plus superbe; le règne animal ne lui coûte pas plus que le végétal, ni le plus beau génie qu'un épi de blé. Jugeons donc par ce que nous voyons, de ce qui se dérobe à la curiosité de nos yeux et de nos recherches, et n'imaginons rien au delà. Suivons le singe, le castor, l'éléphant, etc., dans leurs opérations. S'il est évident qu'elles ne peuvent se faire sans intelligence, pourquoi la refuser à ces animaux? et si vous leur accordez une âme, fanatiques, vous êtes perdus; vous aurez beau dire que vous ne décidez point sur sa nature, tandis que vous lui ôtez l'immortalité; qui ne voit que c'est une assertion gratuite? qui ne voit qu'elle doit être ou mortelle, ou immortelle, comme la nôtre, dont elle doit subir le même sort quel qu'il soit! et qu'ainsi c'est tomber dans Scilla pour vouloir éviter Caribde?
Brisez la chaîne de vos préjugés; armez-vous du flambeau de l'expérience et vous ferez à la nature l'honneur qu'elle mérite, au lieu de rien conclure à son désavantage, de l'ignorance où elle vous a laissé. Ouvrez les yeux seulement, et laissez-là ce que vous ne pouvez comprendre; et vous verrez que ce laboureur dont l'esprit et les lumières ne s'étendent pas plus loin que les bords de son sillon, ne diffère point essentiellement du plus grand génie, comme l'eût prouvé la dissection des cerveaux de Descartes et de Newton: vous serez persuadé que l'imbécile ou le stupide sont des bêtes à figure humaine, comme le singe plein d'esprit est un petit homme sous une autre forme; et qu'enfin tout dépendant absolument de la diversité de l'organisation, un animal bien construit, à qui on a appris l'astronomie, peut prédire une éclipse, comme la guérison ou la mort, lorsqu'il a porté quelque temps du génie et de bons yeux à l'école d'Hippocrate et au lit des malades. C'est par cette file d'observations et de vérités qu'on parvient à lier à la matière l'admirable propriété de penser, sans qu'on en puisse voir les liens, parce que le sujet de cet attribut nous est essentiellement inconnu.
Ne disons point que toute machine, ou tout animal, périt tout-à-fait, ou prend une autre forme, après la mort; car nous n'en savons absolument rien. Mais assurer qu'une machine immortelle est une chimère, ou un être de raison, c'est faire un raisonnement aussi absurde que celui que feraient des chenilles, qui, voyant les dépouilles de leurs semblables, déploreraient amèrement le sort de leur espèce qui leur semblerait s'anéantir. L'âme de ces insectes (car chaque animal a la sienne) est trop bornée pour comprendre les métamorphoses de la nature. Jamais un seul des plus rusés d'entr'eux n'eût imaginé qu'il dût devenir papillon. Il en est de même de nous. Que savons-nous plus de notre destinée, que de notre origine? Soumettons-nous donc à une ignorance invincible de laquelle notre bonheur dépend.
Qui pensera ainsi, sera sage, juste, tranquille sur son sort, et par conséquent heureux. Il attendra la mort, sans la craindre, ni la désirer; et chérissant la vie, comprenant à peine comment le dégoût vient corrompre un coeur dans ce lieu plein de délices; plein de respect pour la nature, plein de reconnaissance, d'attachement et de tendresse, à proportion du sentiment et des bienfaits qu'il en a reçus, heureux enfin de la sentir, et d'être au charmant spectacle de l'univers, il ne le détruira certainement jamais dans soi, ni dans les autres. Que dis-je! plein d'humanité, il en aimera le caractère jusques dans ses ennemis. Jugez comme il traitera les autres! Il plaindra les vicieux, sans les haïr; ce ne seront à ses yeux que des hommes contrefaits. Mais en faisant grâce aux défauts de la conformation de l'esprit et du corps, il n'en admirera pas moins leurs beautés et leurs vertus. Ceux que la nature aura favorisés lui paraîtront mériter plus d'égards que ceux qu'elle aura traités en marâtre. C'est ainsi qu'on a vu que les dons naturels, la source de tout ce qui s'acquiert, trouvent dans la bouche et le coeur du matérialiste des hommages que tout autre leur refuse injustement. Enfin le matérialiste convaincu, quoi que murmure sa propre vanité, qu'il n'est qu'une machine, ou un animal, ne maltraitera point ses semblables; trop instruit sur la nature de ces actions, dont l'inhumanité est toujours proportionnée au degré d'analogie prouvée ci devant; et ne voulant pas en un mot, suivant la loi naturelle donnée à tous les animaux, faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'il lui fît.
Concluons donc hardiment que l'homme est une machine; et qu'il n'y a dans tout l'univers qu'une seule substance diversement modifiée. Ce n'est point ici une hypothèse élevée à force de demandes et de suppositions: ce n'est point l'ouvrage du préjugé, ni même de ma raison seule; j'eusse dédaigné un guide que je crois si peu sûr, si mes sens portant, pour ainsi dire, le flambeau, ne m'eûssent engagé à la suivre, en l'éclairant. L'expérience m'a donc parlé pour la raison; c'est ainsi que je les ai jointes ensemble. Mais on a dû voir que je ne me suis permis le raisonnement le plus rigoureux et le plus immédiatement tiré, qu'à la suite d'une multitude d'observations physiques qu'aucun savant ne contestera; et c'est encore eux seuls que je reconnais pour juges des conséquences que j'en tire; récusant ici tout homme à préjugés, et qui n'est ni anatomiste, ni au fait de la seule philosophie qui soit ici de mise, celle du corps humain. Que pourraient contre un chêne aussi ferme et solide ces faibles roseaux de la théologie, de la métaphysique et des écoles; armes puériles, semblables aux fleurets de nos salles, qui peuvent bien donner le plaisir de l'escrime, mais jamais entamer son adversaire. Faut-il dire que je parle de ces idées creuses et triviales, de ces raisonnements rebattus et pitoyables, qu'on fera sur la prétendue incompatibilité de deux substances qui se touchent et se remuent sans cesse l'une et l'autre, tant qu'il restera l'ombre du préjugé ou de la superstition sur la terre? Voilà mon système, ou plutôt la vérité, si je ne me trompe fort. Elle est courte et simple. Dispute à présent qui voudra!
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